Les armées étaient maintenant à la recherche du temps perdu. Une seule chose était certaine : rien n’était certain. Les Grands Sachems à la triste figure avaient enfin compris que, s’ils ne se battaient pas maintenant, ils tiendraient leur prochain congrès dans une réserve à pemmican. Leur ralliement à la Grande Squaw semblait cependant se faire plus ou moins à l’insu de leur plein gré.
Tout allait vite en restant sur place. Un Grand Sachem épicier (ou quaker selon la terminologie officielle), ombrageux comme une jouvencelle à l’égal de ses pairs, venait de déserter à grand fracas. Au bout de deux jours, on ne distinguait même plus sa silhouette dans la Grande Prairie.
Un galopin télégraphiste un peu exalté titrait une de ses dépêches « La campagne s’accélère ». Mais les galopins qui avaient souvent échappé à la conscription ne connaissaient rien à la guerre. En fait d’accélération, on était dans les deux camps en plein cafouillage des dispositifs.
Le Colonel et la Grande Squaw étaient en pleine forme mais on sentait que leurs troupes n’avaient pas très envie de se battre : quelques escarmouches, quelques explosions qui n’étaient que des coups de réglage d’artillerie. Bien sûr, le 22ème de Cavalerie, qui était le plus puissant, donc le plus exposé malgré tous ses appuis, avait tendance à tirer tous azimuts, mais il n’y avait même pas de quoi courber la tête sur le chemin d’une corvée de popote.
Rien à voir avec les robustes chefs de guerre qu’avaient été le Colonel Jack Shyrock et le Grand Sachem Sème à Tout Vent, qui savaient galvaniser les troupes les plus médiocres. La Grande Squaw, qui galopait avec grâce, abhorrait les cœurs faibles, donc une grande partie de ses chefs indiens, et le Colonel, à force d’interpréter des refrains empruntés à tous les répertoires, ressemblait de plus en plus à un chanteur d’opérette.
Le combat aurait-il seulement lieu ou allait-on assister à ce que l’on appellera plus tard une « drôle de guerre » ? Impossible de le dire, nous étions au moment où les choses peuvent basculer dans un sens ou l’autre, ou stagner en équilibre. Mais un outsider obligeait à se poser la question suivante : Fra Baywheel sera-t-il Lucky Luke ou Buffalo Bill ?
Fra Baywheel devait une partie de son succès à sa traque des Dalton des télégraphes mais il n’était pas encore parvenu à les enfermer dans le pénitencier. Il avait ensuite, sans plus de précision, affirmé qu’il pourrait collaborer avec un Grand Sachem supplétif, par exemple le plus vaniteux d’entre eux : Mocassins Dorés, Il avait ainsi pris une allure de Lucky Luke.
Mais les Indiens l’accusaient de servir de pathfinder au 22ème de Cavalerie et même de tirer les buffalos à leur détriment pour les affamer. Ne serait-il alors que le célèbre William Cody, dit Buffalo Bill ? D’autant plus que les troupes du Colonel ressemblaient de plus en plus au Ringling Bros and Barnum & Bailey Circus, dont Buffalo Bill vieillissant était une star. Un certain nombre d’indiens luxueusement emplumés pourraient s’y produire avec lui, c’était le célèbre groupe de jongleurs Spartacus.
Original ici. BLUE BULL !